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Penser les conduites suicidaires. L’exemple agricole

Romain Daviere - Attaché temporaire d’enseignement et de recherche - Sorbonne Université, Doctorant en sociologie - Laboratoire du Gemass

Année de publication : 2026

Type de ressources : Rhizome - Thématique : SANTE MENTALE

Télécharger l'article en PDFRhizome n°97-98 – Prévenir le suicide (mai 2026)

Le mal-être en agriculture est un fait social qui persiste à travers le temps. En effet, indiquons à ce propos que, depuis les années 1970, les agriculteurs et les agricultrices se placent « en haut de la hiérarchie des taux de suicide par catégorie socioprofessionnelle1 ». Le sociologue Nicolas Deffontaines remarque que la France ne forme pas une exception en la matière, puisque l’on retrouve ce phénomène dans d’autres pays à l’agriculture industrialisée : au Canada, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Grande-Bretagne ou encore en Australie, par exemple2. Les chercheurs et chercheuses du domaine remarquent une pluralité de causes et de configurations des suicides des professionnels. Pour cet article, nous souhaitons nous situer sur un autre axe, en s’intéressant surtout aux formes du mal-être en agriculture. En ce sens, après la présentation de l’inégale répartition des conduites suicidaires du secteur, nous revenons sur quelques-unes de ses expressions partagées par les personnes concernées, afin de noter les adaptations nécessaires en matière de prévention.

Les inégalités sociales du mal-être en agriculture

Nous représentons ici les conduites suicidaires en agriculture pour deux raisons : d’une part parce que nos échantillons répondent aux caractéristiques et aux profils socio-démographiques les plus touchés par le suicide du secteur3 et, d’autre part, parce que l’ensemble de nos enquêtés de l’ethnographie mobilisée reconnaissaient au cours de leur parcours des projets ou des tentatives de suicide. Sans l’intention d’homogénéiser ces conduites, nous les réunissons dans cet article afin de rendre compte du mal-être en agriculture depuis le vécu des plus concernés, et considérant l’inégale répartition de la souffrance en agriculture4. Les enquêtés sont donc davantage des hommes, issus de la région Bretagne, âgés de 50 à 65 ans, éleveurs de bovins-viande et de bovins-lait notamment, en majorité propriétaires d’une entreprise individuelle, avec des surfaces d’exploitation qui dépassent rarement celles de la moyenne nationale5.

L’invariant des conduites suicidaires L’explication multifactorielle des suicides connaît une tradition ancienne en sociologie6, renouvelée depuis la prise en considération des conduites suicidaires7, à l’origine, plus généralement, d’une meilleure compréhension du mal-être. Dans le cas plus spécifique des agriculteurs et des agricultrices sont reconnus le caractère plurifactoriel du phénomène et l’aspect dynamique des troubles dans les parcours de vie. Par exemple, il est possible de noter d’abord une difficulté sociale à la ferme, pouvant ensuite entraîner des troubles économiques, ou inversement; si bien qu’il devient malaisé d’isoler une cause unique à l’origine des souffrances. Les déterminants, qu’ils soient économiques, sociaux, administratifs, sanitaires, juridiques ou encore physiques, sont variables et cumulatifs, multipliant les configurations possibles, les rendant difficilement généralisables8. Sans viser l’exhaustivité, citons quelques situations possibles : difficultés sociales (d’entente entre associés, par exemple) ou financières liées à l’exploitation, tensions en lien avec l’héritage, célibat, divorce, veuvage, incendies, maladies du cheptel, mauvais résultats techniques, contrôles et pénibilités administratives, douleurs physiques9. Néanmoins, notons que les agriculteurs et les agricultrices touchés par une période de mal-être importante en lien avec l’activité professionnelle partagent bien souvent une situation similaire : celle de la dégradation progressive de santé mentale durant le parcours de vie10.

Les expressions sociales des difficultés Les signes qui préviennent d’une situation de souffrance sont multiples et nous ne traitons pas ici cette dimension. Nous nous concentrons surtout sur deux traits remarqués dans l’expression des souffrances depuis notre enquête, sans prétendre offrir une présentation exhaustive. Dans cette voie, nous notons d’une part une souffrance silencieuse, voire indicibles sur le terrain, souvent justifiée par la présence d’une communauté agricole identifiée comme « plutôt taiseuse11 ». D’autres acteurs, de la prévention, de l’accompagnement social, ou encore des sphères professionnelles et intimes, s’accordent souvent pour qualifier de « taiseux » les agriculteurs et les agricultrices en général. Les professionnels en activité n’hésitent pas non plus à mobiliser cette caractéristique pour définir un aspect de l’identité lié au métier et au secteur agricole, tout en regrettant bien souvent cette situation. Depuis le constat de cette souffrance discrète, nous notons surtout de la part des acteurs des stratégies individuelles qui consistent à taire les difficultés afin de poursuivre l’activité agricole et de maintenir l’activité économique de la ferme. Ainsi, d’autre part, nous notons à ce stade des parcours une expérience profonde de la solitude pour les concernés, expliquée par des sentiments négatifs multiples : de honte liée à l’échec professionnel vécu, ou encore d’inutilité12 en lien avec le manque de soutien social constaté, entre autres. En effet, pendant leur période de mal-être, les agriculteurs et les agricultrices sont entourés et intégrés dans différents réseaux (tels que les groupes de pairs ou la sphère familiale, par exemple). Cependant, ces relations sociales ne favorisent pas toujours l’expression des difficultés et ne permettent pas nécessairement aux personnes concernées de se sentir soutenues, ce qui a pour effet de rendre difficile l’accompagnement. Par crainte de jugements, de pressions ou de retraits de la part des autres acteurs agricoles et para-agricoles (voire familiaux) notamment, les professionnels sont ainsi peu encouragés à communiquer leurs difficultés.

Les adaptations de la prévention

Nous proposons à présent de revenir sur les dispositifs de prévention et d’accompagnement des professionnels en difficulté du secteur, en considérant les caractéristiques de leurs fonctionnements (sans juger de l’efficacité desdits dispositifs) et ce qui a été précédemment exposé. Cela, afin de mettre en parallèle les expressions sociales des souffrances dans le secteur, et les adaptations des dispositifs. Dès lors, pour faire suite à notre constat non pas de situations d’isolement social mais de différentes relations jugées négatives (car vectrices de mal-être au regard surtout d’une absence de soutien social à disposition) dans les réseaux des agriculteurs et des agricultrices en difficulté, nous soulignons l’action de former l’entourage des professionnels au repérage des signes de mal-être. À cet effet, des liens qui peuvent servir de leviers pour mieux prévenir et accompagner les situations de souffrance au travail sont créés13. Aussi, nous notons également que la démarche d’accompagnement peut s’inscrire dans un environnement désintéressé jugé utile par et pour les professionnels en souffrance. Pour illustrer, remarquons le fonctionnement de certains réseaux qui proposent des accompagnements depuis des binômes constitués d’un spécialiste d’un sujet technique (comptable ou juriste, par exemple) et d’un bénévole, la plupart du temps retraité de l’agriculture14. Cette configuration, en reposant sur le soutien des pairs, permet la confiance et la confidence pour les aidés qui relèvent le désintéressement des bénévoles. Autrement dit, les agriculteurs et les agricultrices en difficulté se confient plus facilement à des acteurs identifiés comme a priori capables de comprendre les réalités du métier d’agriculteur, tout en étant jugés désintéressés (en n’ayant pas de lien économique ou patrimonial direct ou indirect avec les aidés15). Plus généralement, les dispositifs de prévention et d’accompagnement cités mettent en avant le sujet de la qualité des liens sociaux des concernés par des situations difficiles, afin d’améliorer le bien-être des travailleurs et des travailleuses.

Conclusion

Nous avons mis en évidence certaines caractéristiques sociales de l’expression du mal-être en agriculture : les difficultés sont inégalement réparties dans les mondes agricoles et demeurent souvent tues par les professionnels eux-mêmes, qui éprouvent des sentiments de solitude durant cette période. En effet, en raison d’expériences et de relations négatives avec l’entourage, et afin de maintenir l’activité coûte que coûte, les professionnels en souffrance tentent de masquer les troubles, au péril de leur bien-être. Ces constats permettent de mieux comprendre les adaptations des dispositifs de prévention du mal-être du secteur. En isolant quelques traits de leurs fonctionnements, et en réponse aux précédentes remarques, nous avons mis en lumière les efforts de ces réseaux pour offrir des liens sociaux plus aidants, afin de rompre la dynamique observée de silenciation des maux.

Notes de bas de page

1 Deffontaines, N. (2019). Suicides d’agriculteurs : sortir du réductionnisme économique. Sesame, 6(2), 60.

2 Deffontaines, N. (2019).

3 Gigonzac, V., Breuillard, E., Bossard, C. et al. (2017). Caractéristiques associées à la mortalité par suicide parmi les hommes agriculteurs exploitants entre 2007 et 2011. Santé publique France.

4 Les données de notre enquête sont issues d’une thèse de sociologie débutée en 2022, avec des méthodes et des données mixtes : une recherche quantitative d’une part (l’enquête Coset 2018 de Santé publique France et de la Mutualité sociale agricole) et qualitative d’autre part (une ethnographie composée d’observations et d’entretiens menés entre 2022 et 2024).

5 Barry, C., Polvêche, V. (2022). Recensement agricole 2020. Surface moyenne des exploitations agricoles en 2020 : 69 hectares en France métropolitaine et 5 hectares dans les DOM. Primeur, 13, 1-4 ; Hervieu, B., Purseigle, F. (2022). Une agriculture sans agriculteurs. La révolution indicible. Presses de Sciences Po.

6 Durkheim, É., ([1897] 2005). Le Suicide. Étude de sociologie. Presses universitaires de France.

7 Pisu, F. (2023). Sociologie des conduites suicidaires. Perspectives contemporaines. Presses universitaires de Rennes.

8 Deffontaines, N. (2019, p. 60).

9 Prévitali, C. (2015). Les conditions du suicide des professionnels agricoles. Pensée plurielle, 38(1), 105-121.

10 Daviere, R. (2025). Solitudes et violence. Enquête en monde agricole. Ethnologie française, 55(2), 16-27.

11 Chartier, L. (2015). Les agriculteurs : des précaires invisibles. Pour, 225(1), 49-59.

12 Jacques-Jouvenot, D. (2014). Une hypothèse inattendue à propos du suicide des éleveurs : leur rapport aux savoirs professionnels. Études rurales, 193(1), 45-60.

13 Ici, nous pensons par exemple au fonctionnement du Réseau national des sentinelles.

14 Ici, nous pensons par exemple au fonctionnement du réseau Solidarité paysans, un des principaux acteurs dans l’accompagnement des agriculteurs et des agricultrices en difficulté en France.

15 En effet, la recherche concurrentielle pour l’accès à de nouvelles terres fragilise les agriculteurs et les agricultrices repérés en difficulté, et dans le même temps les relations sociales entre actifs agricoles. Hervieu, B., Purseigle, F. (2022).

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