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La fratrie à l’épreuve du placement

Serge Epalle - Directeur d'une maison d’enfants à caractère social

Année de publication : 2023

Type de ressources : Rhizome - Thématique : TRAVAIL SOCIAL

Télécharger l'article en PDFRhizome n°86 – Prendre soin des fratries (juillet 2023)

Lorsque le placement d’un ou de plusieurs enfants est prononcé dans le cadre de la protection de l’enfance, les juges étudient toutes les solutions d’accueil possibles (auprès de la famille – fratrie, oncles et tantes –, voire des voisins) et cherchent systématiquement à préserver la fratrie1 en explorant toutes les possibilités au sein de l’environnement familial. Le principe de non-séparation de celle-ci s’applique2 sauf si cela va à l’encontre de l’intérêt de l’enfant, préalablement étudié et vérifié. La maison d’enfants à caractère social (Mecs) Les écureuils, située au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire, est agréée pour accueillir 55 enfants et jeunes adultes âgés de 0 à 21 ans3. En moyenne, les enfants restent à la Mecs 36 mois4. Le foyer accueille autant de fratries que possible en fonction des places disponibles5. Notre travail auprès des enfants se centre sur leurs besoins, notamment de sécurité, et toute prise en charge se fait de manière individuelle. Nous sommes aussi très attentifs, quand il existe des frères et sœurs ou quand nous accueillons une fratrie, à la préservation des liens.

Adapter le cadre d’accueil et d’accompagnement pour favoriser les liens

Lorsque le placement d’une fratrie est prononcé, le principe législatif de non-séparation rentre en jeu et se confronte aux possibilités, aux conditions matérielles de terrain ainsi qu’à la réalité de chaque situation. Pour qu’un établissement puisse accueillir une fratrie, le nombre de lits nécessaire doit être disponible au moment du placement.

Afin de favoriser les accueils et  d’entretenir les liens au sein des fratries, nous adaptons nos pratiques et sommes parfois amenés à réorganiser nos services. Nous essayons de tout mettre en œuvre pour que les fratries passent du temps ensemble sans que l’accueil institutionnel ne soit une entrave. Par exemple, les internats étant organisés par tranches d’âge, nous avons la possibilité de créer des chambres mixtes pour les plus jeunes – âgés de 3 et 10 ans. Nous favorisons alors l’accueil d’une fratrie dans une seule chambre quand cela est dans l’intérêt des enfants.

Nous portons également une attention particulière au fait qu’un éducateur de chaque service puisse créer des temps « fratries » visant à rassembler les enfants durant des temps agréables et de qualité autour d’une activité, d’une sortie, ou des temps d’échange sur leur histoire. Nous avons notamment créé récemment une salle snoezelen6. Cet espace a une visée thérapeutique et permet aux fratries de créer des relations plus douces. Les professionnels qui les accompagnent sont formés et travaillent en lien avec les psychologues du service.

Les constellations sont également un outil support à l’échange favorisant la connaissance de l’enfant et de sa famille. Elles nous permettent d’échanger avec l’enfant – placé au centre du schéma – sur ce qui est important pour lui et d’explorer son environnement – grâce à la constitution de bulles. Nous pouvons alors être surpris en nous apercevant qu’il ne nomme pas systématiquement ses frères et sœurs, mais aussi de découvrir que sa voisine de palier est très importante car elle lui donne un goûter tous les jours, l’accueille chez elle quelques heures ou l’aide à faire ses devoirs. Cet outil prévient un engagement trop rapide au sein d’une action éducative souvent basée sur des idées reçues ou sur de fausses représentations de l’histoire de l’enfant, interprétées à partir des écrits professionnels.

Nous nous appuyons également sur l’outil de la ligne de vie. Grâce à la réalisation d’une frise chronologique, nous essayons d’accompagner l’enfant à connaître les événements importants qui se sont déroulés au sein de sa vie familiale avant et après sa naissance. Il semble essentiel de comprendre l’organisation familiale. Le fait qu’un enfant puisse avoir des repères sur sa ligne de vie et se positionner mentalement sur un arbre généalogique – en déterminant qui sont ses parents, ses oncles et tantes, ses grands-parents – pour identifier sa place, notamment par rapport à ses frères et sœurs, l’aide à se structurer psychiquement et favorise sa disponibilité aux apprentissages. Nous avons remarqué que certains enfants présentant des troubles de l’attention et des difficultés d’apprentissage ne savent très souvent pas se situer sur une ligne de vie. Ces comportements tendent à disparaître lorsque des outils les aident à se représenter schématiquement leur existence.

Beaucoup d’enfants ont aussi besoin de contacts, d’être blottis, pris dans les bras. Nous offrons un cadre avec des hamacs ou des sièges suspendus qui rendent ces moments de liens physiques possibles, notamment entre frères et sœurs. Nous laissons les enfants s’y cacher et s’y blottir ensemble tout en étant balancés. Nous favorisons le développement de moments de complicité comme ceux-ci.

Prioriser l’intérêt de chaque enfant

Globalement, lorsqu’une fratrie est placée ensemble, les enfants se sentent soutenus. Il existe cependant toute une typologie de liens très différents. Certaines fratries ont des rapports très fusionnels. D’autres vont avoir un relationnel très compliqué. Des enfants peuvent adopter une posture « adultifiée » et un comportement protecteur, mais cela peut être beaucoup plus complexe

Il arrive que des frères et sœurs ne se supportent pas et aient donc des rapports très conflictuels. Parfois, des jeux relationnels faisant partie du traumatisme ayant conduit au placement des enfants se mettent en place au sein même de la fratrie. Dans certaines situations, le conflit parental se recrée à distance et les enfants se retrouvent instrumentalisés par l’un des parents. Les enfants peuvent alors être pris dans des enjeux de loyauté entre leur père et leur mère – dans la majorité des cas séparés – et les exprimer à n’importe quelle occasion. En effet, tout dépend de comment la fratrie ainsi que chaque enfant individuellement ont été traités, mais aussi de ce que les enfants ont vu et vécu. Leurs réactions peuvent dépendre de leur vécu traumatique et de maltraitance, physique ou psycho- logique dont ils peuvent avoir été victimes.

Très souvent, la parole libère. Nous constatons que les plus jeunes parlent avant les plus âgés. Ils sont souvent des victimes collatérales des maltraitances, ne les ayant pas toujours subies, mais en étant les témoins. En ayant été confrontés à une forme d’impuissance à agir, à protéger, à se révolter et en faisant face à une culpabilité qui les empêche de grandir, leurs traumatismes sont tout aussi importants et les troubles créés peuvent être tout aussi forts.

Lorsque des enfants sont sous emprise au sein de leur fratrie, nous remarquons, à travers leur regard, qu’ils en ont tout à fait conscience. Celle-ci se manifeste parfois par des gestes que nous ne percevons pas ou n’identifions pas toujours comme tels en tant que professionnels. Pour eux, des gestes anodins peuvent recréer des réminiscences très joyeuses ou, au contraire, dévastatrices. Tout dépend encore une fois de leurs histoires personnelles et de leur vécu, notamment traumatique. De ce fait, chez ces enfants, les sentiments et les émotions, mais aussi leur rapport avec la proximité et la violence, sont exacerbés. Souvent, ils ont eu affaire à des parents qui n’avaient pas de demi-mesure lorsqu’ils exprimaient leurs émotions, donc la violence est très forte et les enfants n’ont pas été épargnés d’un point de vue sensorimoteur. Pour certains d’entre eux, la seule façon de comprendre qu’ils étaient aimés était de prendre une claque, de trouver une manière d’attirer l’attention de l’adulte qui s’occupait d’eux. Il arrive donc qu’ils aient tendance à pousser les adultes à l’extrême. Cela nous demande, en tant qu’adultes leur faisant face, d’être très équilibrés et de parvenir à prendre du recul pour retraduire certains comportements qui ne sont pas bien dosés, tout en restant impartiaux. Nous sommes là aussi pour leur apprendre qu’ils peuvent s’exprimer autrement. Nous essayons de travailler avec eux l’expression et la stabilisation des émotions.

Nous essayons de gérer et de dépasser les relations complexes qui peuvent exister entre frères et sœurs, mais nous pouvons aussi être amenés à séparer la fratrie physiquement et quotidiennement dans l’intérêt des enfants. Par exemple, nous avons déjà sollicité la séparation de certaines fratries dans des établissements scolaires distincts car les temps de trajet et de cantine étaient marqués par l’emprise que pouvait avoir un enfant sur un autre. Nous avons aussi été confrontés à des problématiques plus graves de maltraitance et d’inceste. Dans ces situations, les enfants victimes étaient aussi parfois menacés : ils avaient le sentiment que s’ils parlaient aux adultes référents, cela aurait pour conséquence de ne pas pouvoir rentrer chez eux. En tant que professionnels, il est bien évidemment plus facile pour nous de prendre une décision après avoir été témoins d’une crise ou d’un clash plutôt que dans des situations où les problématiques sont moins visibles.

Afin que les enfants puissent se confier aux éducateurs, ils ont besoin d’avoir des relations de proximité avec eux, de vivre des temps hors de l’institution, des activités quotidiennes et des temps de vacances7. Nous ne pouvons pas vivre uniquement au rythme de la vie scolaire et des retours à domicile ordonnés par la juge. Il est aussi important de leur proposer des temps de « rien » pendant lesquels ils pourront laisser place à leur créativité, à la détente, prendre le temps de regarder des films sous un plaid…

Frères et sœurs, de sang ou de cœur

Certains enfants s’appellent entre eux « frères et sœurs de galère ». Dans ce cas, une forme de reconnaissance entre pairs et de relations vécues ensemble s’exprime. À la maison d’enfants, ils se fabriquent des souvenirs et ils se racontent aussi leur histoire. Certains d’entre eux ont partagé des chambres doubles – notamment pour ceux qui avaient peur d’être seuls –, ce qui leur a permis de créer des liens particuliers, voire de faire des bêtises. Parfois, nous avons même aménagé des droits de visite pour que les enfants partent le même week-end chez leurs parents respectifs et se retrouvent ensemble au foyer le week-end suivant. Les enfants acceptés par d’autres, voire par une fratrie, peuvent aussi avoir le sentiment d’intégrer une autre famille.

Ces liens de frères et sœurs de galère avec les jeunes du foyer, mais aussi ceux du village ou des copains de classe, sont encouragés. Ils peuvent d’ailleurs perdurer très longtemps après le placement. Il est important que les enfants aient des liens avec l’extérieur, qu’ils puissent aller chez leurs amis et faire des activités sportives ou culturelles en dehors de la Mecs. Cela les confronte au monde extérieur et favorise la création des relations et des liens d’attachement dans le lieu où ils vivent. Par ailleurs, le fait qu’ils puissent se comporter de manière tout à fait adaptée en dehors de l’institution nous semble un signe de bonne santé psychologique.

Nous essayons, en somme, d’accompagner chaque enfant afin que tous conservent leurs particularités, qu’ils perçoivent leur valeur propre et qu’ils apprennent à s’écouter eux-mêmes en premier lieu et ce afin qu’ils ne soient pas dans des positions sacrificielles. La finalité de la Mecs Les écureuils est de permettre à de futurs citoyens de trouver leur place dans la société, de leur donner la capacité de gérer leurs émotions, leur rapport à l’autre, à leur famille et au monde quelle que soit leur histoire, sans être une source de danger pour eux-mêmes et pour autrui.

Notes de bas de page

1 Il arrive qu’au sein d’une même fratrie certains enfants soient placés et d’autres restent à domicile notamment au vu de leur jeune âge.

2 Cela est affirmé par la loi n° 96-1238 du 30 décembre 1996 relative au maintien des liens entre frères et sœurs. Son importance a par ailleurs été réaffirmée en 2016 et en 2022.

3 La Mecs Les écureuils compte trois sites d’internat : onze places sont dédiées à l’accueil des enfants âgés de 3 à 10 ans, onze places aux enfants et adolescents âgés de 11 à 15 ans, et huit places aux adolescents et jeunes adultes âgés de 16 à 21 ans. Ces derniers sont accompagnés en tant que jeunes majeurs, ils sont préparés à l’autonomie et à l’indépendance. La Mecs est également chargée de suivre vingt places d’accueil et de suivi à domicile (les enfants sont maintenus dans la famille, mais sont confiés à l’Aide sociale à l’enfance). L’établissement est composé d’une équipe d’éducateurs spécialisés, d’éducateurs jeunes enfants, de moniteurs- éducateurs, de conseillers en économie sociale et familiale, de psychologues, de maîtres et maîtresses de maison, de cuisiniers et de veilleurs de nuits.

4 Les ordonnances de séjour prononcées sont de un à deux ans de placement

5 En 2022, nous avons accueilli deux fratries de trois enfants au sein de l’établissement, ce qui reste exceptionnel

6 Nouvellement arrivé dans les maisons pour enfants, cet outil est adapté aux enfants que l’on reçoit. La salle est équipée pour travailler expressément sur les émotions sensorielles, on y trouve notamment des colonnes à eau, à air, ainsi que des sons particuliers. Il n’est pas rare que certaines habitudes relationnelles empreintes de l’histoire familiale se rejouent dans la dynamique du groupe accueilli. Cet espace permet de créer des moments relationnels différents, dans une ambiance apaisante. Il permet de se concentrer sur les ressentis et les enjeux émotionnels afin de développer des habilités relationnelles adaptables à d’autres systèmes que celui de la famille.

7 Les éducateurs présents toute l’année partent aussi en vacances avec les enfants. C’est un véritable atout et un écart au cadre législatif (droit du travail) que nous nous permettons de faire en accord avec la direction départementale du travail et chaque salarié concerné.

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