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« L’art brut a changé ma vie »

André Robillard - Sculpteur, « assembleur », dessinateur et musicien autodidacte

Année de publication : 2023

Type de ressources : Rhizome - Thématique : TRAVAIL SOCIAL

Télécharger l'article en PDFRhizome n°84 – Échappées artistiques (février 2023)

Rhizome : Comment a débuté votre travail artistique et comment a-t-il été repéré ?

André Robillard : Au départ, j’ai été interné à l’hôpital psychiatrique. Puis, mon statut a changé, je suis devenu ouvrier au sein de l’hôpital, je travaillais à la station d’épuration. Pour m’occuper, me désennuyer, j’ai commencé à faire des œuvres en créant des fusils en utilisant des matériaux de récupération. J’ai eu de la chance puisque Raoul Deville, mon patron de l’époque, a vu mes fusils et les a envoyés à Paul Renard, psychiatre. Ensuite, ils ont été envoyés à Jean Dubuffet, artiste et fondateur du mouvement de l’art brut que l’on m’a fait découvrir à partir de ce moment- là. D’autres artistes avaient bien évidemment été repérés et exposés bien avant moi, mais leurs œuvres n’avaient rien à voir avec ce que je faisais. Certaines de mes œuvres ont par la suite été directement exposées au musée de l’art brut à Lausanne. L’art brut a été une découverte qui m’a changé la vie. J’aurais pu prendre une tout autre direction, très différente, je n’aurais pas connu le monde que j’ai connu et il ne m’aurait pas connu non plus. Paul Renard, Roger Gentis, ces psychiatres avaient une sensibilité pour mes œuvres alors que d’autres n’y auraient pas forcément prêté attention.

Quand mes œuvres ont été exposées, j’étais réjoui, car au départ la vie n’était pas facile, j’ai vécu un peu de misères. J’ai été surpris, car quand j’ai commencé à faire des fusils, pour moi, ce n’était pas de l’art. Je faisais des fusils uniquement pour m’occuper et on ne pense pas à devenir artiste, pour moi c’était impossible de penser à cela. Je n’aurais jamais pu deviner tout ce qui allait m’arriver ni penser à arriver jusque-là. Après l’exposition de mes œuvres, j’aurais pu m’arrêter de créer, mais j’ai continué. Depuis, le fait d’être connu m’a donné le courage d’aller à Lausanne et m’a permis de connaître du monde. Maintenant je ne suis plus seul, je suis devenu très entouré. Aujourd’hui, je suis enchanté aussi de rencontrer mon public qui vient parfois de loin, d’autres villes ou d’autres pays, ça me permet de connaître des personnes intéressantes.

Rhizome : Pouvez-vous nous parler de votre travail artistique, de votre ressenti et de ce qui vous inspire ?

André Robillard : L’idée des fusils m’est venue en pensant à mon père qui était chasseur et qui avait un fusil de chasse. Mes fusils ne sont pas armés et ne sont pas destinés à faire la guerre. Quand je commence à créer un fusil, je suis content. Je prends mon temps pour le faire parce que ça prend pas mal de temps de les créer.

Avant de commencer un fusil, j’ai déjà une idée en tête, puis je fais évoluer ma création en fonction des objets de récupération que je possède à ce moment-là. Tout d’abord, je prends une planche en bois sur laquelle je dessine le contour du fusil avec un feutre pour définir sa forme, ça me permet de le tracer et ensuite de le découper. Les outils que j’utilise pour découper le fusil sont une scie à main et une serpe qui me permet de finaliser le travail de découpe avec plus de précision. Je trouve les objets de récupération que j’utilise pour créer dans les pou- belles, parfois des personnes m’en apportent aussi. Elles mettent tous les objets qui ne servent plus à rien dans un sac (des vieux téléphones, des choses qui ne fonctionnent plus…) et, en le fouillant, dès que je trouve quelque chose qui me plaît, je décide de le rajouter sur le fusil. N’importe quel objet de récupération m’inspire. Je choisis des objets différents et je vois à peu près où il faut les placer. Après, je prends un autre objet qui est différent et ainsi de suite. Les deux côtés des fusils sont distincts, dès que j’ai terminé un côté du fusil, dès qu’il est complet, je le tourne et je m’occupe de créer l’autre côté. Je place rapidement les canons, je trouve des tuyaux puis je les tourne et les fixe avec du scotch. Le fusil doit être complet avant d’être finalisé, c’est pour cela que je vérifie si je n’ai rien oublié. Chaque pièce est unique.
Je crée des fusils, mais pas que. Quand j’étais plus jeune, j’ai aussi sculpté des Spoutniks soviétiques et des avions. Je dessine également, un peu de tout et des choses très différentes : des oiseaux, des animaux, des dinosaures, des planètes, des comètes, des avions, des bateaux… Dès que j’ai une idée, je fais un dessin. Après avoir créé, je suis satisfait de ce que j’ai pu réaliser. Lorsque les fusils ou les dessins sont terminés, des amis ou des personnes qui s’intéressent à mon travail viennent et me les achètent directement.

Je participe aussi à des spectacles, au sein desquels je parle en martien, russe et allemand. Les instruments de musique m’intéressent beaucoup et j’en joue différents d’entre eux au cours des spectacles, comme l’harmonica, l’accordéon, le violoncelle, la mandoline, le piano, le tambour avec des baguettes, l’accordéon chromatique et diatonique ou l’orgue. Je suis ravi d’avoir participé à des projets différents de théâtre et de spectacle, comme celui avec Alain Moreau, par exemple, durant lequel nous formons un duo et où je raconte ma vie en jouant de la musique. Enfin, j’ai aussi été primé chevalier des Arts et des Lettres.

Rhizome : Quel regard avez-vous sur votre parcours ?

André Robillard : Mon parcours, depuis qu’il a commencé, est composé de choses différentes. Des fois, c’est allé vite, comme pour tout le monde. Je ne me suis pas tourmenté, j’ai vu les années passer, j’ai avancé et avancé, et à force il s’est amélioré de plus en plus. Je me suis amélioré par moi- même, par ma technique et ce n’est pas si mal que ça. Malgré le fait que les années passent vite et que les nouvelles et les anciennes générations sont différentes, j’ai rencontré des amis avant et j’en rencontre aussi maintenant, ça continue. Je vivrai jusqu’à tant que je sois encore là quand même, et tant que je vis par moi-même, ça, c’est déjà beau.

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