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Les « prescriptions culturelles® » : une thérapie par la beauté

Laure Mayoud - Psychologue clinicienne

Année de publication : 2023

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychologie, SCIENCES HUMAINES

Télécharger l'article en PDFRhizome n°84 – Échappées artistiques (février 2023)

Je vais vous raconter l’histoire des «prescriptions culturelles®» que j’ai créées en 2016. Tout a commencé en séance, dans l’alchimie de la rencontre, lorsque j’ai proposé à une patiente de manière totalement spontanée : « Ça vous dirait que je vous propose une “prescription culturelle®”? » Cela a marqué le point de départ de tout le reste. En prenant le temps d’écouter son empathie esthétique et sa souffrance tant physique que psychique, je lui ai prescris le poème Et un sourire de Paul Eluard1. Suite aux effets cathartiques de ce puissant remède par sa douceur, elle en donnera sa représentation : « Dans le monde où tout doit se soigner par les médicaments, les “prescriptions culturelles®” me sont apparues comme quelque chose d’incroyable. On ne parle plus de maladie, on parle de “nourriture pour l’âme” . »  Une « prescription culturelle® » c’est un mot d’esprit, un jeu de mots qui crée fréquemment une surprise agréable chez les personnes que j’écoute. Ces propositions soignantes sont des opportunités pour prendre soin de soi et des autres, parmi d’autres sérieuses thérapies par les arts, dont l’art-thérapie. Ce sont des invitations à la contemplation et non à la création, car parfois les patients sont dans une incapacité à être dans une dynamique créative pour des raisons intimes. Souvent, ils (re)prennent peu à peu goût à écrire des poèmes, peindre, chanter, composer de la musique, danser…

Ma démarche de soignante est de me concentrer sur l’empathie esthétique de chacun pour qu’elle se distille progressivement dans tout son être. Ainsi, elle donne aux patients du cœur à l’ouvrage surtout lorsqu’ils se sentent au bord de leur vie, perdant le goût de leur quotidien. Un jour, je reçois une somptueuse lettre d’une soignée, révélant clairement que la contemplation de la beauté soigne profondément : « La beauté vient soigner le cœur fatigué des rudesses de la journée et lui offrir un horizon puis duquel s’étendre et se reposer. […] Pour tisser le tramage de notre propre existence, la “prescription culturelle®” se fait invitation à trouver dans la langue d’un peintre les mots pour composer notre propre tableau, dans la musique d’un poème les notes de notre propre mélodie. […] C’est un encouragement à faire du champ de notre âme un terreau fertile où germera l’amour du beau et y prendre soin chaque jour pour qu’il porte du fruit en son temps et que jamais son feuillage ne meurt. » Par les chemins bifurqués, rêvés, les «prescriptions culturelles®» assurent une fonction d’attraction, de mise en conversation ; de représentation de soutien, de catharsis, de sublimation ; et finalement d’ouverture, de partage, de liberté et de plaisir.

Pour comprendre plus précisément des effets thérapeutiques de la rencontre intime avec la beauté, j’ai coutume de m’intéresser aux recherches scientifiques. Un jour, j’apprends avec enthousiasme l’existence des « neurones miroirs» découverts par Giacomo Rizzolatti, et je prends connaissance du travail admirable de Pierre Lemarquis, neurologue, mettant en lumière les bienfaits de la beauté sur notre cerveau dans ses nombreux livres2.
Avec ces brillantes sources complémentaires, j’ai décidé de fonder en 2018 l’association « L’invitation à la beauté® » présidée par Pierre Lemarquis, ayant pour objet la promotion de la santé par la beauté sous toutes ses expressions ainsi que de la beauté pour la santé dans une fonction préventive et cathartique dans le champ sanitaire, social, sportif, économique et culturel, en collaboration avec, entre autres, les patients, les proches, les personnels soignants, les acteurs sociaux, économiques et culturels.
Les objectifs sont menés au bénéfice des patients et de toute personne ayant besoin de soins, tous âges et milieux confondus. Je voulais aller plus loin dans la proposition soignante en proposant les «prescriptions culturelles®» au cœur de l’hôpital. J’ai initié ainsi, avec l’association, une artothèque et une poéthèque3 au bénéfice des patients, de leurs proches et des soignants. J’ai choisi des artistes et des poètes ayant une fibre soignante. Je les appelle des soignants malgré eux, car ils n’ont pas eu de formation soignante comme les art-thérapeutes. Les patients choisissent une œuvre artistique originale (pas des reproductions) et un poème, accrochés dans leur chambre le temps de leur hospitalisation. Ainsi, ils créent leur musée dans leur chambre. Je vous fais part d’un extrait de la lettre éclairante d’Agnès Piessat, hospitalisée pour 15 jours dans un service en compagnie du tableau de Big Ben, street artiste, représentant Buster Keaton observant une représentation de lui-même en format réduit : « Mes 15 jours avec Buster Keaton… Je pense n’avoir vu que ce tableau lors de mon arrivée dans ce service. […] Au fil des jours, j’ai trouvé des réponses au travers des nombreux messages qu’il transmettait. […] Mais un autre message fort, c’est qu’il existe un enfant en chacun de nous, et que cette part d’enfant est essentielle pour grandir et vivre. Qu’il faut non seulement la montrer, mais aussi la cultiver tout au long de notre existence […]. Alors oui Monsieur Big Ben, j’ai passé 15 jours merveilleux avec Buster Keaton ; il m’a ouvert des discussions avec le personnel soignant, faisant naître avec eux une relation plus profonde et plus large que les soins quotidiens. Il m’a permis aussi de me retourner sur ma propre existence et de me dire que ce tableau résumait bien ma vie. Merci à vous… J’espère avoir l’honneur de vous rencontrer un jour… Agnès Piessat ». Agnès s’est autoprescrit ce tableau en le commandant à l’artiste pour faire son musée dans sa chambre à la maison.

Comme le confirme le rapport de l’Organisation mondiale de la santé de 2019 qui s’appuie sur 900 publications scientifiques internationales4, la rencontre avec la beauté sous toutes ses formes artistiques, depuis l’origine de notre humanité, est un remède indispensable pour notre santé individuelle et collective. La beauté est toujours essentielle et non artificielle. Quelle nouvelle rassurante pour l’avenir du soin5.

Notes de bas de page

1 Eluard, P. (1955). Et un sourire.Le phénix. Éditions Seghers.

2 Lemarquis, P. (2020). L’art qui guérit. Éditions Hazan.

3 Dans le service de médecine interne de la Professeure Isabelle Durieu, à l’hôpital Lyon-Sud (HCL), et
dans le service d’uro- viscérale du Professeur Pierre-Yves Mure, à l’hôpital Femme Mère- Enfant (HCL).

4 OMS (2019).Quelles sont les bases factuelles sur le rôle des arts dans l’amélioration de la santé et du bien-être ? Une étude exploratoire. Rapport de synthèse, 67.

5 Grâce aux bienfaits des «prescriptions culturelles®», un projet de soin à été créé dans le service de gériatrie de l’hôpital Garraud (HCL) afin de prendre soin de la santé mentale des aînés.

POUR ALLER PLUS LOIN…

Mayoud, L. et Lemarquis, P. (2019). L’invitation à la beauté® [Actes de colloque]. Éditions Vrin.

L’association L’invitation à la beauté®: linvitationalabeaute.org

Formation «Les prescriptions culturelles et parfumées au cœur de la santé» chez Focal (Université Lyon 1)

Lupieri, S. (2022). Quand le beau se prescrit sur ordonnance. Les Échos.

Guérin, C. (2021, 22 mars). Art et santé 1/5 – Des tableaux sur ordonnance [podcast]. RTS.

Rossignol, L. (2022). À l’hôpital, quand le beau fait du bien. Télérama.

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