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Quelle place pour le genre en psychothérapie ?

Aurel Soyez-Gayout - Psychologue clinicien·ne, psychothérapeute
Nathalie Duriez - Professeure en psychologie clinique
Denise Medico - Professeure, psychothérapeute et sexologue

Année de publication : 2023

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Psychologie

Télécharger l'article en PDFRhizome n°85 – Quand le genre se manifeste (mai 2023)

Des débats animent le milieu de la psychologie lorsqu’il s’agit de questionner les pratiques en psychothérapie auprès des personnes trans. De nombreux·ses professionnel·le·s envisagent encore la transitude sous un prisme pathologisant, ce que Françoise Sironi avait pu décrire comme une « maltraitance pratique et théorique » en 2011. Cette situation tendue a alimenté une méfiance bien légitime des personnes concernées face aux démarches psychothérapeutiques. En effet, les demandes d’accompagnement des consultant·e·s en psychothérapie peuvent parfois être assimilées d’emblée à un besoin de remise en question de leur genre1.

Plusieurs mécanismes faisant barrage à un accueil permettant l’autodétermination des personnes sont à l’œuvre dans les services de relation d’aide, notamment en santé mentale. Tout d’abord, les soignant·e·s peuvent présenter une étroitesse du genre qui correspond au fait d’avoir des notions préconçues et restrictives du genre tout en les imposant aux personnes trans. Ces dernières se retrouvent donc à devoir réfuter puis éduquer les professionnel·le·s qui les accueillent, charge qu’elles endossent déjà très fréquemment dans leur vie quotidienne en dehors des groupes de pairs. Vient ensuite l’inflation du genre, qui est un intérêt disproportionné accordé au genre, et une sous-estimation d’autres éléments importants de la vie des personnes trans venant consulter. Ce comportement ne permet pas à la véritable demande d’être formulée ce qui peut conduire à un arrêt prématuré de la thérapie. L’évitement du genre, quant à lui, est rapporté comme étant le manque de connaissance des enjeux liés à la transitude d’un point de vue social et politique notamment, favorisant la minimisation voire l’invisibilisation des discriminations directes, des micro-agressions, du stress minoritaire, de la transphobie ou de la transmisogynie subies par les personnes trans. La généralisation intervient lorsque les professionnel·le·s agglomèrent puis uniformisent tous les vécus trans, perdant ainsi de vue la multiplicité et la diversité des trajectoires trans2.

Enfin, la réparation et la pathologisation du genre interviennent plus explicitement au sein d’une épistémologie psychiatrisante de la transitude et consiste en des pratiques correctives, un refus d’accepter que les consultant·e·s puissent se présenter en dehors d’un modèle cisnormé3.De nombreux·ses psychothérapeutes sont susceptibles de tomber dans ces pratiques hasardeuses et délétères. Pourtant, les enjeux pour les personnes trans sont parfois vitaux, lorsque l’on sait, par exemple, que l’utilisation du prénom choisi par la personne est déterminante dans l’apaisement des idées et des agirs suicidaires3.
Ainsi, afin d’éviter les écueils précédemment évoqués, les psychologues pourraient ajuster et améliorer leurs pratiques professionnelles en fonction de deux axes : les connaissances et les représentations4.

Lorsqu’il s’agit des savoirs à mobiliser, les professionnel·le·s pourraient actualiser régulièrement leurs connaissances dans le champ de la transitude. Car, même s’il n’existe pas à ce jour de formation initiale traitant des vécus trans et des approches transaffirmatives pour les futur·e·s psychologues, les sources de savoir ne manquent pas. Citons à titre d’exemple l’Observatoire des transidentités (2010-2020) qui a publié six ouvrages collectifs afin de valoriser les savoirs et les études trans en essayant de créer du lien avec le champ des études sur la transidentité5. De même, les recherches académiques fleurissent, notamment en dehors de nos frontières, et de nombreuses associations de personnes concernées déploient des activités de formation à destination des professionnel·le·s de santé. Les psychothérapeutes ont donc la possibilité d’accéder à une multiplicité et une diversité des sources de savoirs (situés, profanes, académiques…), notamment dans le domaine des sciences humaines. Toutefois, c’est une refonte systémique profonde du système universitaire, social et des services de santé mentale qui permettrait une amélioration franche des pratiques au service des personnes trans6, un accès à la production de savoirs légitimes par les personnes concernées étant un des axes à privilégier.

S’agissant des représentations du genre qu’ont les psychologues, la nécessité d’une démarche autoréflexive se justifie notamment car nous savons que l’efficacité des psychothérapies relève majoritairement des caractéristiques des psychologues et de la relation thérapeutique, et moins de l’utilisation de techniques spécifiques7. Aussi, les professionnel·le·s ont intérêt à développer leur sens critique vis-à-vis de leurs propres biais et stéréotypes de genre. La position de neutralité n’a plus sa place dans l’espace proposé en thérapie, faite pour se penser en soi, pour soi, mais aussi en lien avec le contexte social et politique8. Il est primordial que les professionnel·le·s recevant des personnes trans aient pu réfléchir à leurs propres représentations du genre et au vécu de leur propre genre.

Ainsi, nul doute que les connaissances et le positionnement professionnel interagissent et se potentialisent réciproquement : c’est la posture qui va indiquer où regarder, que réfléchir et comment agir. Deux démarches qui, rappelons-le, correspondent aux exigences du code de déontologie des psychologues.

Notes de bas de page

Ayouch, T. (2020). Discours experts, trans-ferts psychanalytiques et faire-trans novateurs. In Analysis, 4(3), 322-330.

2 Beaubatie, E. (2021). Transfuges de sexe : passer les frontières du genre. La Découverte.

3 Russell, S. T., Pollitt, A. M., Li, G. et Grossman, A. H. (2018). L’utilisation du nom choisi est liée à la réduction des symptômes dépressifs, des idées suicidaires et des comportements suicidaires chez les jeunes transgenres. Journal of Adolescent Health, 63(4), 503-505.

4 Medico, D. (2014). Éléments pour une psychothérapie adaptée à la diversité trans. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 52(1), 109-137.

5 Espineira, K. et Thomas, M. (2022). Les études sur les trans sont des études trans. Dans K. Espineira et M. Thomas (dir.), Transidentités et transitude : se défaire des idées reçues (p. 157-164).Le Cavalier Bleu.

6 Baleige, A. et Denis, F. (2021, octobre). Déterminants, besoins et promotion de la santé des personnes transgenres. Congrès de la Société française de santé publique. « Agir en situation d’incertitude et de controverse : quels enseignements pour la santé publique ? »

7 Ahn, H. N. et Wampold, B. E. (2001). Where oh where are the specific ingredients? A meta-analysis of component studies in counseling and psychotherapy. Journal of counseling psychology, 48(3), 251-257.

8 Medico, D. (2020). Quelques considérations critiques et cliniques sur le genre et ses dissident.es. In Analysis, 4(3), 374-382. ; Langlois, I. et Villotti, P. (2022). Oppressions et barrières systémiques en relation d’aide pour les populations marginalisées : une revue de la portée. Canadian Journal of Career Development, 21(1), 20-39.

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