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Écouter les vécus de grossesse des femmes migrantes

Stifane
Ama
Natacha Carbonel - Assistante de rédaction de Rhizome - Orspere-Samdarra

Année de publication : 2026

Type de ressources : Rhizome - Thématique : PUBLIC MIGRANT

Télécharger l'article en PDFRhizome n°96 – La maternité à l’épreuve de la migration (février 2026)

Premier mercredi matin de décembre, il pleut. Ce jour, à L’espace, lieu de soutien psychosocial accueillant des personnes migrantes1, un temps est proposé aux femmes en non-mixité. Venues pour participer à des activités entre elles ou tout simplement pour discuter et être ensemble pendant plus de deux heures, parfois accompagnées de leurs enfants, elles se réunissent, investissent le lieu et ses canapés. Certaines parlent le français, d’autres le comprennent un peu, ou pas encore. Elles se connaissent, se sont déjà vues ou alors se rencontrent pour la première fois. Nombre d’entre elles demandent l’asile ou en sont déboutées, sont à la rue ou logées dans des hôtels, des centres d’hébergement ou chez des tiers. Aujourd’hui, le groupe discute des vécus de périnatalité. Les femmes présentes sont déjà mamans d’un ou de plusieurs enfants. Certaines ont migré avec eux, d’autres ont été contraintes de migrer sans eux, ce qui est la source de fortes inquiétudes. Stifane, Ama et Fanta2 ont pris la parole et raconté, les unes après les autres, les vécus de leurs grossesses.

Je suis venue des Comores à Lyon avec mon mari. Avant, je ne parlais pas français, je me sentais seule. Alors que je me sentais très fatiguée, j’ai un jour acheté plusieurs tests de grossesse. Je ne savais pas lire les résultats, j’ai appelé ma mère qui m’a dit que j’étais enceinte. Mon suivi médical s’est bien passé. Mon mari, qui parle français, traduisait les rendez-vous. Mon accouchement a duré quatre jours et a été très difficile. On a évoqué une césarienne, ce que mon mari refusait absolument. On a utilisé une ventouse et des spatules pour faire sortir mon bébé que j’ai accueilli en n’ayant plus de force. J’avais faim et soif. La nourriture, les quantités et les horaires de distribution de l’hôpital ne sont pas adaptés aux femmes qui accouchent. Affaibli, mon bébé a dû rester à l’hôpital pendant dix jours. J’ai ensuite vu une sage-femme pour rééduquer mon périnée, je ne savais pas ce que ça signifiait. Quelque temps plus tard, mon mari devait acheter ma contraception, mais il a oublié de le faire. Je suis tombée enceinte de mon deuxième enfant. Hospitalisée pendant quatre jours, l’accouchement a duré deux jours. J’avais très mal, on m’a administré deux péridurales. Aujourd’hui je vais bien, je viens beaucoup à L’espace. Stifane

 J’ai quitté le Bénin pour étudier à l’université. En réalisant des examens médicaux, avant mon départ, j’ai appris que j’étais enceinte de cinq mois et que je faisais un déni de grossesse. J’en ai parlé à personne : ni à mes proches au pays ni à l’amie qui allait m’héberger à Lyon. Au septième mois de grossesse, et sans suivi médical, j’ai annoncé à mon amie que j’étais enceinte. Elle m’a demandé de partir de chez elle. J’ai été hébergée par le 115, dans un foyer et à l’hôtel. À huit mois de grossesse, j’ai prévenu ma famille de ma situation. Dès lors, mon père refuse de me parler. De confession musulmane, il n’accepte pas que sa fille ait eu un enfant hors mariage avec un homme chrétien. Sans aucune ressource ni soutien financier, j’ai été obligée de travailler jusqu’à une semaine avant mon accouchement en faisant des ménages chez des particuliers. Durant ma grossesse, en pleine dépression, j’étais suivie par un psychologue et un psychiatre. Je n’arrivais pas du tout à créer de liens ni à communiquer avec mon bébé, j’avais peur que ça soit toujours le cas après sa naissance. On m’a proposé d’accoucher sous X, ce que j’ai fini par refuser. Mon accouchement, déclenché, a duré quatre jours. J’ai été hospitalisée avec mon bébé pendant sept jours sans savoir pourquoi. Personne ne m’a rendu visite, j’ai réalisé que j’étais vraiment très seule. Je suis ensuite retournée à l’hôtel avec mon fils, j’ai appris à m’en occuper seule. J’ai été contrainte de reprendre des ménages très vite alors même que mon bébé n’avait que quelques semaines. Je n’avais pas assez d’argent pour acheter du lait en poudre, j’allaitais mon bébé. On est toujours ensemble avec son père, resté au pays. Quand il peut, il m’envoie un peu d’argent. Je lui raconte mon quotidien, il m’écoute, mais il n’est pas là. Il ne peut pas comprendre ce que je vis. J’ai aussi peur de recevoir une OQTF dans les mois à venir. Mon fils est un cadeau du ciel, je l’adore. Ses sourires et ses rires m’aident à avancer. Ama

Mariée de force au début de mon adolescence, j’ai fui le Mali, les maltraitances de mon mari et ses menaces de mort. Mon parcours migratoire est ponctué par de nombreux événements traumatiques. Arrivée seule, j’ai demandé l’asile. Puis, j’ai rencontré Moriba dont je suis tombée enceinte. À cinq mois de grossesse, la dame qui m’héberge me demande de partir. Je n’ai d’autre solution que la rue. Fanta

Les espaces et les lieux qui permettent aux femmes migrantes d’échanger autour des épreuves de la maternité manquent. Pour un grand nombre d’entre elles, la migration, l’isolement, la précarité matérielle et financière, les incertitudes administratives, l’allophonie et l’absence de logement se surajoutent aux vulnérabilités propres à la période périnatale. Si ces récits ont été racontés avec beaucoup d’émotions, de pleurs, et ont réactivé des vécus difficiles et traumatiques, ils dévoilent la solitude et l’isolement vécus par ces femmes pendant la période périnatale. Ces expériences font partie de leurs histoires et de leurs identités. Il importe donc, à leurs yeux, de les partager, les déposer et de faire commun. Car ne plus être seul avec son histoire, ne plus la porter individuellement et la partager avec d’autres ayant vécu ou vivant des expériences similaires participe à lui redonner un autre sens.

Notes de bas de page

1 Situé dans le 3e arrondissement de Lyon, L’espace accueille des personnes migrantes dont certaines sont en situation d’isolement et de précarité.

2 Ama, Fanta et Moriba ont été anonymisés

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