Vous êtes ici // Accueil // Publications // Rhizome : édition de revues et d'ouvrages // Rhizome n°85 – Quand le genre se manifeste (mai 2023) // Le genre en train de se faire : accountability du genre et fabrication temporelle du désir dans les rencontres travesties

Le genre en train de se faire : accountability du genre et fabrication temporelle du désir dans les rencontres travesties

Luca Greco - Professeur des universités en sociolinguistique

Année de publication : 2023

Type de ressources : Rhizome - Thématique : Linguistique

Télécharger l'article en PDFRhizome n°85 – Quand le genre se manifeste (mai 2023)

La fabrication du genre par la mobilisation d’un vaste répertoire multisémiotique constitué d’objets, de vêtements, de gestes et de paroles, est vécue par les acteur·rice·s sociaux·ales comme un dispositif déclenchant le désir. Le caractère processuel du genre – tel qu’il se fait au cours de l’interaction et considéré maintenant comme un paradigme attesté dans les sciences sociales et les études de genre – est dans notre cas constitutif du désir entre les participant·e·s au cours d’une rencontre. Le genre, en tant que processus socio-langagier se rendant intelligible comme un produit dans lequel les différentes strates de la fabrication sont visibles, est ainsi traité par les acteur·rice·s sociaux·ales comme une ressource pour l’action désirante. Dans ce cadre, le genre est accountable1 – les participant·e·s à l’interaction rendent le processus de fabrication du genre visible, observable et descriptible – et son accountability est constitutive du désir entre les participant·e·s.

Cadre théorique et méthodologique

À partir d’un terrain mené dans une communauté francophone en ligne de travesties – des personnes assignées hommes à la naissance, incarnant différents types de féminité par les vêtements, les perruques, le maquillage, les gestes, et la parole – je montrerai comment le genre en tant que processus est constitutif de la rencontre et de la fabrication du désir entre les travesties et leurs partenaires. Au cours de ce terrain, j’ai mobilisé plusieurs dispositifs méthodologiques : une observation participante en ligne sur un site de rencontres pour les travesties et leurs partenaires, ainsi que des entretiens avec une travestie avec laquelle j’ai pu instaurer une relation de grande complicité quant à ses rencontres avec les hommes et à la façon dont son identité féminine se construit avant et pendant les rencontres. Les données qui constituent le matériau de cet article sont tirées principalement d’entretiens et d’échanges entre une travestie, que j’appellerai Laura (LA), et ses partenaires (PA) auxquels j’ai pu avoir accès et qui ont été complètement anonymisés.

Les interactions que j’ai observées dans cet espace en ligne sont traversées par le désir d’une rencontre, le désir d’être (en) femme et le désir pour son partenaire de vivre sa masculinité avec une personne qui incarne une vision idéalisée de la féminité. C’est dans cette imbrication entre genre, sexualité et désir que le langage joue un rôle primordial2. Les interactions précédant la rencontre, des moments durant lesquels les partenaires s’échangent des photos, des informations sur les fantasmes et les pratiques sexuelles à réaliser et sur leurs recherches en général, constituent le ciment de la rencontre. L’analyse de la dimension linguistique et interactionnelle de la fabrication du genre en tant que dispositif désirant permettra d’appréhender les participant·e·s aux interactions – les travesties et les hommes dans le cas de ce terrain – comme des véritables performeur·e·s du genre et des chercheur·e·s, faisant de leurs corps et de leur sexualité d’authentiques objets d’investigation quotidienne. Les travesties que j’ai rencontrées lors de ce terrain acquièrent avec le temps un savoir extrêmement raffiné non seulement sur les techniques de fabrication de la féminité, mais aussi sur les stratégies mises en acte pour déclencher le désir chez ses partenaires. De ce fait, elles déploient une réelle compétence concernant les procédés de fabrication du genre, tantôt en amont de la rencontre, tantôt au moment même de la rencontre avec le partenaire. Elles font preuve ainsi de ce que j’appelle une « compétence méta-performative », soit la capacité d’observer, de décrire, de travailler et de tester le fonctionnement du genre en train de se faire.

Analyse

Contrairement à la drag queen4 ou aux drag kings5, au premier regard, le corps de la travestie ne brouille pas les normes de genre. Au contraire, les travesties que j’ai rencontrées peuvent réconforter leurs partenaires sur les attentes normatives vis-à-vis d’une vision idéalisée et stéréotypée de « la femme ». En même temps, c’est moins le genre en tant que résultat final que le produit d’un long travail de fabrication qui génère le désir. C’est en effet la mise en scène des genres, leur performance, qui génère du désir et qui rend possible la rencontre comme l’illustre l’extrait suivant :

Préparation – Entretien
« Beaucoup d’hommes sont excités par le fait que je passe beaucoup de temps pour me préparer. On dirait que tout ce temps que je passe pour me transformer, ça leur suffit pour que ça puisse marcher ensuite. »

Le temps de la préparation est un élément important qui revient à plusieurs reprises aussi bien dans les conversations que les travesties peuvent avoir sur le forum du site dans lequel j’ai mené mon terrain que par les témoignages que j’ai pu avoir avec l’une d’entre elles. La préparation est alors vécue comme un temps pour soi dans lequel la transformation a lieu sous les yeux de celle qui l’enclenche. Dans l’extrait suivant, Laura se penche tout particulièrement sur le moment de l’épilation :

Les poils qui s’en vont – Entretien
« L’épilation est sûrement un moment décisif. Je dirais que c’est la première étape de la transformation après avoir rasé la barbe. Je me rase la barbe tous les deux jours, je suis habituée à ça mais l’épilation totale du corps signifie que je me transforme en femme pour cet homme que je vais recevoir ou pour jouir de cette parenthèse. Voir les poils qui partent c’est excitant, c’est comme si finalement j’étais déjà devant le miroir en train de me maquiller et de penser à cet instant de la première rencontre avec le partenaire. »

L’épilation, comme le maquillage ou la perruque, est vécue par les travesties, mais aussi par les hommes qu’elles rencontrent, comme un véritable dispositif de construction et de déconstruction du genre et du désir. Tout le monde est conscient que les femmes rencontrées en ligne ne sont pas, comme on les appelle généralement dans cet espace, des femmes « bio », soit des personnes assignées femmes à la naissance. Ce sont des femmes dont la féminité est le résultat d’un travail long et minutieux, attentif à tous ces détails pouvant donner corps à une image fantasmée et idéalisée de la féminité partagée aussi bien par les travesties que par leurs partenaires. Bien qu’il s’agisse d’un travail solitaire qui peut commencer en moyenne trois heures avant la rencontre pour les plus expérimentées, ce n’est pas à proprement parler un travail dénué de tout caractère interactionnel. En effet, il est orienté vers le partenaire dont la présence se concrétisera quelques heures plus tard et avec lequel on continue d’être en contact pendant la préparation par SMS pour confirmer l’arrivée ou pour échanger des requêtes particulières sur les pratiques qui vont avoir lieu par la suite. C’est aussi un processus de fabrication de la féminité qui tient compte des rencontres passées et des modèles qui circulent dans la communauté des travesties. De ce fait, le corps qui se construit dans le temps de la préparation est irréductiblement un corps polyphonique6 qui intègre dans sa propre fabrication d’autres corps, d’autres images qui circulent autour des participant·e·s, autrement dit, un inter-corps. Le partenaire masculin qui n’assiste jamais au processus de transformation est conscient du temps nécessaire à la rencontre. Dans l’extrait suivant, le temps de la préparation configure la concrétisation de la rencontre et l’achèvement de la transformation :

« T’es prête ? » – Échange
1. PA : T’es prête ?
2. PA : Il te faut combien de temps là ? Je peux passer

La deuxième question formulée par le partenaire, faute d’une réponse à la première, est une relance. Elle permet d’interroger le caractère accompli du genre de sa partenaire et de thématiser sa fabrication temporelle. De ce fait, ces moments en amont de la rencontre dans lesquels l’une se prépare et l’autre attend rendent compte d’une double transition : de la masculinité à la féminité pour la travestie et d’une « situation » – un ensemble de circonstances d’appréhension mutuelle – à la « rencontre » proprement dite7 entre un homme et une travestie. Le renvoi au temps de la préparation est un élément qui est explicitement intégré par les coparticipant·e·s comme une donnée constitutive à la fois de la rencontre et de la féminité de sa partenaire. La temporalité par et dans laquelle les genres se construisent ou se déconstruisent constitue – au même titre que la voix, les échanges linguistiques, les vêtements, les perruques, l’épilation… – une ressource fondamentale pour la construction de la féminité et du désir entre les partenaires.

Remarques conclusives

Dans les cas que j’ai pu observer, et dont j’ai pu très brièvement rendre compte, la fabrication du genre est consubstantielle à la réalisation de la rencontre. Le temps qu’on emploie pour se transformer, pour faire la connaissance d’un partenaire sur l’espace en ligne, et celui qu’on prend pour donner les derniers détails avant la rencontre sont des temps chargés de désir dans lesquels la féminité acquière des formes de plus en plus définies dans un processus vertigineux et désirant. Le désir est ainsi irréductiblement génératif : le désir d’être (en) femme génère le processus de fabrication et de construction du genre dont l’intelligibilité produit et accentue le désir chez le partenaire masculin. Le focus sur la fabrication du genre et sa visibilité – son accountability – rend les frontières entre pratiques drag et travesties plus floues que ce que l’on pourrait penser. De ce fait, on ne peut guère cantonner la figure de la travestie à la gardienne des normes de genres dont l’essentialisation s’opposerait une fois pour toutes à la subversion incarnée par les drag kings ou les drag queens. Iels participent avec des modalités différentes qu’il faudra documenter dans le futur à la dissidence du genre. Faire du temps de la préparation une ressource pour la construction du genre et du désir rend les participant·e·s les créateur·rice·s et les investigateur·rice·s minutieux·ses de leurs genres désirants et désirés.

Notes de bas de page

1 Garfinkel, H. (1967). Studies in Ethnomethodology. Prentice-Hall.

2 Cameron, D. et Kulick, D. (2003). Language and Sexuality. Cambridge University Press.

3 Greco, L. (2023). Gender as a scientific experiment: Toward a Queer Ethnomethodology [document en préparation]. Dans P. Sormani et
D. vom Lehn (dir.), The Anthem Companion to Harold Garfinkel. Anthem Press.

4 Butler, J. (2005). Trouble dans le genre. La Découverte.

5 Greco, L. (2018). Dans les coulisses du genre : la fabrique de soi dans les ateliers drag king. Lambert Lucas.

Publications similaires

Femmes immigrées, victimes de violences basées sur le genre : quelle prise en charge dans les structures d’aide aux victimes en France ?

femme - accompagnement - violence - genre - genre - genre

Gwendoline LARICI - Année de publication : 2022

Masculin, féminin et interculturalité domestique

interculturalité - migration - souffrance psychique

Abdelhafid HAMMOUCHE - Année de publication : 2003

Le stress et la différence des sexes(1)

psychiatrie publique - stress - femme - souffrance psychique - femme