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La fratrie, un jeu d’enfant ?

Gwen Le Gofff - Directrice adjointe de publication de la revue Rhizome Orspere-Samdarra

Année de publication : 2023

Type de ressources : Rhizome - Thématique : SCIENCES HUMAINES, Sociologie

Télécharger l'article en PDFRhizome n°86 – Prendre soin des fratries (juillet 2023)

Nous sommes toutes et tous concernés par les histoires de fratrie, de sororité, qu’elles soient gaies, douloureuses ou inventées. Enfants uniques, nous en sommes privés. Membre d’une fratrie, il nous faut alors composer avec les autres enfants de nos parents.

Claude Ponti a proposé une typologie de sœurs et frères dans son ouvrage éponyme1. Se succèdent des noms loufoques associés à des caractéristiques physiques et comportementales. La « sœuridéale » ou le « frèridéal » partagent des attributs communs : « esprit d’intelligence de vie, curieux, disponible et cultivé ». Loin d’être un simple jeu d’enfant, nul besoin de parcourir toutes les figures pour comprendre à quel point le sujet s’avère sensible et compliqué. L’ouvrage se termine d’ailleurs par deux formulaires à remplir : « demande d’exil lointain ou d’échange » et « demande de petite sœur ou de petit frère ».

Caractériser le lien

Comment qualifier la relation qui nous unit à notre frère, notre sœur ? Celle-ci dépasse la définition biologique d’avoir au moins un parent en commun et s’inscrit à la fois dans un contexte social, culturel et une histoire singulière. Les modifications des configurations familiales multiplient les manières d’être frère et sœur. La fratrie s’expérimente aussi de manière mouvante : les relations évoluent avec l’âge, le fait de fonder une famille et d’avoir des enfants, la perte ou la nouvelle union de l’un de nos parents… Contrairement à des amis que l’on choisit par affinités, les frères et sœurs s’imposent à nous. Les relations de fratrie ne sont donc pas nécessairement « fraternelles ». Au- delà des éventuelles ressemblances  ou d’une part d’histoire en commun, le frère ou la sœur peut renvoyer à un sentiment d’étrangeté profonde. Cela se traduit par l’impression de ne pas se comprendre, le sentiment de ne pas se connaître, des conflits ou même des ruptures. Le contexte social et l’entourage familial favorisent, ou au contraire empêchent, la fratrie de se (re)connaître comme telle. C’est le cas de certains enfants qui grandissent coupés de leurs attaches, ou encore de ceux victimes dans leurs familles et dont les violences vécues se rejouent entre enfants. Les relations peuvent être précisément fragilisées dans des contextes de précarité, de troubles ou de violences. Certains vont, à rebours, se recréer des relations, choisies et construites, en dehors de la famille biologique. Des liens extrêmement forts se nouent alors avec celles et ceux qu’on nomme, par exemple, « frères et sœurs amis, de galère ou de cœur ».

Souffrir pour son frère ou sa sœur

Être frère ou sœur est parfois à l’origine d’une souffrance importante : les relations peuvent être insécurisantes, douloureuses, traumatiques et plus violentes encore dans les cas d’inceste ou de fratricide. Enfant, avoir un frère ou une sœur différent nous confronte à l’incompréhension du regard, aux préjugés ou à la gêne de ne pas être une famille « comme les autres ». Cela engendre aussi la frustration de ne pas réussir à comprendre cet autre avec qui on souhaiterait tellement jouer ou partager des moments complices. Les frères et sœurs décodent parfois des attitudes, décryptent la souffrance et ressentent les signaux d’alerte. À l’âge adulte, les frères et les sœurs d’une personne en souffrance, en situation de vulnérabilité ou de handicap sont convoqués ou attendus pour soutenir, parfois pour soulager ou remplacer les parents. Comment être présent tout en construisant sa propre vie ? Comment la relation avec son frère ou sa sœur évolue-t-elle à l’âge adulte ? Comment continue-t-on à être en lien quand les parents ne sont plus là ?

La fratrie, une ressource ?

Les membres de la fratrie sont parfois le dernier rempart, l’épaule sur laquelle pleurer, l’oreille à qui se confier ou les personnes avec qui partager ses préoccupations. Si la psychologie et la psychiatrie s’intéressent depuis plusieurs décennies à la famille, notamment à travers les parents, la fratrie n’était jusque récemment que peu prise en compte. Il était bien sûr naturel de s’occuper de l’enfant puis de l’adulte en difficulté, en situation de handicap, victime d’une maladie ou d’une injustice. Il était attendu des autres enfants qu’ils grandissent de manière plus autonome sans se soucier de ce qu’ils pouvaient éprouver dans la relation fraternelle. Prendre soin des frères et sœurs, c’est notamment leur proposer un cadre pour s’exprimer, des outils pratiques pour les guider, un accompagnement pour lutter contre l’isolement. Certains dispositifs thérapeutiques existent, mais ils sont encore insuffisants pour permettre aux membres de la fratrie de ne pas se sentir eux-mêmes victimes, notamment d’un manque d’attention des parents. Développer des dispositifs de soutien en santé mentale permet alors de soutenir la fratrie pour que chaque enfant puisse y trouver sa place. Les histoires de fratries, fussent-elles singulières, complexes ou bruyantes, laissent entrevoir des relations d’amour uniques et intenses. De joyeuses retrouvailles, de tendres moments de complicité, des dépassements de soi partagés : souvent, la fratrie donne des forces. Prenons-en soin.

Notes de bas de page

1 Ponti, C. (2010). Sœurs et frères. L’école des loisirs.

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